Bukavu, capitale du charbon : comment la ville asphyxie les forêts du Sud-Kivu
Chaque jour, entre 200 et 250 tonnes de charbon de bois entrent dans la ville de Bukavu. Une dépendance massive qui fait disparaître à grande vitesse les forêts du Sud-Kivu.
Autrefois surnommée « Bukavu la verte », la capitale du Sud-Kivu étouffe. Coincée sur à peine 60 km² entre le lac Kivu et les montagnes, la ville est passée de 400 000 habitants dans les années 90 à plus d’un million aujourd’hui.
Sur les collines qui l’entourent, les arbres disparaissent. En bas, au marché de Kadutu, des centaines de sacs de charbon arrivent chaque matin.
Selon Vital Kulimushi, chercheur indépendant spécialiste en gestion des ressources naturelles, plus de 90% des foyers urbains cuisinent au makala, le charbon de bois. « La croissance démographique de Bukavu a profondément modifié les besoins. Le charbon est devenu le facteur le plus déterminant », explique-t-il.
Selon ses données, 97% des ménages utilisent le charbon. Chaque jour, 200 à 250 tonnes entrent en ville. « C’est une filière lucrative, mais non durable, souvent liée à des coupes illégales ».
À l’origine, Bukavu était entourée par les forêts afromontagnardes du Rift Albertin, l’un des hotspots de biodiversité les plus importants d’Afrique. Aujourd’hui, ces forêts ont largement disparu.
La pression ne s’arrête pas à la ville. Elle s’étend aux territoires voisins. « Ce sont maintenant des territoires entiers qui sont menacés : Kalehe, Kabare, la plaine de la Ruzizi, Uvira, Mwenga », témoigne Ladislas Witanene, de la Société civile environnementale du Sud-Kivu.
De retour d’une mission de terrain pour l’UNESCO, il est catégorique : « Dans la plaine de la Ruzizi, il n’y a plus d’arbres. On a tout coupé ».
Les chiffres confirment l’alerte. D’après Global Forest Watch, entre 2001 et 2020, plus de 80 000 hectares de forêts ont été perdus dans les seuls territoires de Kalehe, Kabare et Mwenga.
Conséquence : multiplication des incendies, des inondations, des glissements de terrain et hausse de la chaleur.
Même le Parc National de Kahuzi-Biega, à 31 km de Bukavu, est touché. Ce site du Patrimoine Mondial, refuge des gorilles de Grauer, est menacé. « Ces dix, quinze dernières années, il est menacé par la déforestation méchante », alerte Witanene. Pendant le COVID, le commerce a explosé et le parc a été fortement dévasté.
Une filière injuste
La chaîne d’approvisionnement est informelle mais bien organisée. Et profondément injuste.
« Qui profite ? Les commerçants de Bukavu, les transporteurs, et aussi les groupes armés qui font payer des taxes », explique Witanene.
« Qui subit ? Les peuples autochtones pygmées et les communautés locales. Elles fournissent les matières premières, mais ne contrôlent ni les prix ni les circuits. Elles subissent la dégradation ».
Au marché de Kadutu, nous avons rencontré Neema. Elle vend du charbon depuis cinq ans pour nourrir ses trois enfants. Elle achète un sac à 60 000 francs congolais à Kalonge, en zone tampon du Parc, pour le revendre 65 000 FC à Bukavu. Deux sacs par jour, 10 000 FC de bénéfice pour le transport, les taxes du marché et la survie de sa famille. Aucune épargne.
Quand on lui demande si elle sait que les forêts d’où vient son charbon disparaissent, elle répond : « Non, je ne sais pas ».
Quelles solutions ?
Aujourd’hui, Bukavu paie déjà le prix : érosion, maisons emportées, vulnérabilité aux inondations. Sans action, « les forêts du Sud-Kivu risquent de disparaître dans les 10 à 15 prochaines années », prévient Witanene.
Il propose trois urgences :
- Développer des alternatives énergétiques accessibles aux plus pauvres, comme de nouveaux barrages hydroélectriques sur les chutes autour de Bukavu ;
- Renforcer la sécurité dans les parcs et traquer les exploitants illégaux ;
- Et augmenter le budget de l’environnement pour équiper les éco-gardes et soutenir les projets de subsistance pour les villages, notamment pygmées.
En attendant, 250 tonnes quittent encore la forêt chaque jour.
Ce reportage a été initialement publié sur Mongabay Afrique. Lire l’article original ici : https://fr.mongabay.com/2026/09/bukavu-capitale-du-charbon-comment-la-pression-urbaine-asphyxie-les-forets-du-sud-kivu/



